« Oui, soyons d’accord...
Vois-tu, moi, pour la
justice je donnerais tout,
la boisson et les filles.
Il n’y a qu’une chose
qui me chauffe le coeur,
c’est l’idée que nous allons
balayer les bourgeois.A
— Émile Zola »
Martin Desinde
—>






















L’acte gratuit, dans son acception la plus étendue, désigne à la fois une démarche qui n’a d’autre objectif que son propre assouvissement et un geste d’humanité désinteressé, offrant un bien ou un service sans contrepartie d’aucune sorte. Dans le domaine des œuvres de l’esprit, la valeur d’échange fait figure de marqueur qualitatif
et d’indice d’exclusion d’une partie de la population. Mais la gratuité de l’Internet et le développement des logiques open-source ont réhabilité les bienfaits d’un accès universel aux ressources et sa valeur capitale dans la conquête du progrès social. Le dessein de ce texte n’est pas de demander aux auteurs de travailler gratuitement. L’accès et la fabrication des connaissances sont deux choses différentes. Nous militons pour l'égalité politique, économique et sociale, l'ouverture des outils de réflexion et la réappropriation des moyens de production. Les œuvres de l’esprit sont des biens immatériels. Elles appartiennent aux savoirs de l’humanité ;
la chose commune (res communis). Comme des éléments intangibles, tels l’océan ou le cosmos, elles ne peuvent être soumises à une propriété d’aucune sorte. La libre circulation de l’information est une des composantes majeures d’une société plus juste. L’information a toujours été source de conflit et de pouvoir, et les exemples d’entrave à sa diffusion sont légions. Le pouvoir a peur d’un peuple cultivé. Des gens informés, ce sont des gens actifs et capables d’action, c’est pourquoi l’accès libre et total des données, quelle qu’elles soient, est une nécessité.

Les œuvres libres permettent de prendre conscience du potentiel d’action que l’on a sur les choses. Les différents systèmes établis (économique, politique ou culturel) ne sont pas des institutions immuables, ils ont été mis en place par l’homme et sont amenés à être modifiés, améliorés, ou détruits. Le libre autorise l’accès à la source des créations, il dévoile leur structure, et permet à chacun de comprendre la construction et l’origine des outils qu’il utilise au quotidien. Avoir conscience des choses qui sont possibles, de celles qui sont nécessaires, de ce que permet la collaboration et la libre distribution dans la production d’œuvres de l’esprit, c’est envisager d’une autre manière le processus créatif et le travail, mais c’est aussi croire en des alternatives sociétales, utopiques mais pas irréalisables.

Depuis 2010, avec la fonderie typographique expérimentale Velvetyne (VTF), nous réalisons et distribuons des typographies libres et open-source. VTF a été créée par Frank Adebiaye, dans la continuité de son blog sur le design typographique. AFK, Frank est comptable, mais devant son ordinateur, il développe une pratique amateure de la poésie et du dessin de caractère. Il décide donc de distribuer ses créations librement en fondant sa propre fonderie typographique. Rapidement rejoint par Jéremy Landes-Nones et Sebastien Hayez, le collectif, en expansion permanente, compte aujourd’hui une dizaine de membres actifs, artistes, graphistes ou typographes. La typographie, comme le logiciel libre, propose aux usagers d’utiliser, de modifier et de redistribuer gratuitement les fichiers sources de la manière dont ils veulent et autant de fois qu’ils le veulent. Contrairement à d’autres domaines de l’art et du design, la typographie est une discipline où le libre, déjà bien installé, se développe continuellement. L’essor des fontes open-source est possible grâce à ce double statut de la typographie, autant création graphique que outil de création graphique, un aspect la rapprochant du logiciel, qui doit être accessible et utilisable par le plus grand nombre. C’est une discipline qui demande un travail long et fastidieux, assez propice à la collaboration et au travail partagé. De plus, la création typographique
ne nécessite ni matière première, ni investissement d’aucune sorte, il n’y a donc aucune nécessité de rentabilité. Le travail que l’on développe avec VTF depuis maintenant 6 ans, et les différents ateliers de sensibilisation au libre et à l’open-source que l’on a mis en place, prouvent que la valeur marchande d’un objet n’est pas nécessairement le moteur de sa création et que la coopération non lucrative est possible.

Les logiques de rétribution peuvent exister d’autres manières. Citons par exemple le site workforwork, du studio Europa, qui propose un système de troc à la place des transactions financières habituelles. Dans une perspective moins experimentale, Bernard Friot, économiste, sociologue et professeur à l’université Paris-X, soutient la thèse du salaire à vie comme système permettant une alternative aux normes capitalistes du travail. Selon lui, « L’enjeu du salaire, c’est la possibilité de sortir du capitalisme. Non pas de le contenir, non pas de bouger le curseur de la répartition de la valeur ajoutée en faveur du salaire et au détriment du profit, mais de se passer des capitalistes [...] Nous n’avons besoin pour travailler ni d’employeurs,
ni d’actionnaires,ni de prêteurs. » B
Le sociologue met en avant le besoin d’utilité sociale propre à chaque être humain et prend comme exemple les fonctionnaires (payés à vie) qui continuent de se présenter au travail tous les jours (s’ils ne se suicident pas), ou, comme l’indique Delphine Corteel et Stéphane Le Lay dans le livre Les travailleurs des
déchets C, celui des éboueurs, qui
contrairement à une pensée bourgeoise latente, aiment leur métier et sont fiers de leur impact sur la société. Des alternatives économiques et sociales sont donc envisageables concrétement, mais ces changements doivent être mis en place par et pour la population, sans attendre d’être récupérés et digérés par la classe dominante.

L’absence de droit d’auteur, la libre circulation d’une information et l’accessibilité des fichiers sources permettent de faire tomber la frontière sacrée qui sépare producteurs et consommateurs, et donne naissance aux prossomateurs, terme inventé par Alvin Toffler en 1980, et popularisé plus récemment par Jeremy Rifkin dans son livre La nouvelle société du coût marginal zéro. Les utilisateurs se professionalisent et prennent une part active dans la production des objets qu’ils consomment. La technologie numérique et culturelle permet donc un travail en mode latéral et non plus un réseau pyramidal,
régulé par une hiérarchie omnipotente.
Michel Bauwens parle d’horizontalisation
des facteurs de production D. On est face
à une pure logique anarchiste.

« La séparation des fonctions de production et de consommation prive les producteurs et les consommateurs de leurs savoirs, c’est à dire de leurs capacités de participation à la socialisation du monde par la transformation
du monde. » E Les productions culturelles ne
peuvent pas être soumises à la loi du marché et leur accessibilité en tant qu’outil de compréhension du monde contemporain doit être une priorité. Le domaine public est en ce sens un espace de liberté où se manifeste intensément ce sentiment d’ouverture. Il regroupe les biens intellectuels qui ne sont plus protégés, au terme d’un certain délai, par les diverses lois liées au droit de la propriété intellectuelle, et ceux directement placés au plus près de la libre exploitation par les auteurs eux-mêmes. Ils constituent à ce titre des biens communs et ne peuvent plus donner lieu à une appropriation.










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« Les marchés, la démocratie, la science, la liberté d’expression et l’art dépendent bien plus des œuvres et productions constituant le domaine public librement accessible que des productions informationnelles couvertes par des droits de propriété intellectuelle. Le domaine public n’est pas un résidu qui se déposerait lorsque tout ce qui a de la valeur aurait été saisi par les lois sur la propriété intellectuelle. Le domaine public est la carrière dont nous extrayons les pierres avec lesquelles nous bâtissons notre culture.
En fait, il constitue la majorité de notre
culture. » F

Si la culture est une compensation nécessaire
liée au malheur de nos vies G, le domaine
public se place comme son garant, sa base. Débarassé des obstacles associés à la protection par le copyright et le droit d’auteur, il est le fondement de notre savoir partagé. Il renferme des œuvres majeures constituantes de la société d’aujourd’hui, dont de nombreuses œuvres qui ont contribué à la critique de cette société, à la mise en lumière d’une réalité sociale longtemps passée sous silence et à l’élaboration de nouveaux modes de pensée. Le domaine public est une preuve que les productions culturelles peuvent ne pas être dépendantes d’une transaction financière, mais librement accessibles à qui en exprime le besoin ou le désir. Sa portée, théorique, doit être renforcée sur le plan pratique, et son influence, toute relative aujourd’hui sur l’accès à la connaissance doit être mise en avant. C’est ce que propose de faire le Manifeste pour le domaine public, écrit et publié par le réseau thématique européen sur le domaine public numérique COMMUNIA. « Le domaine public est la matière première à partir de laquelle de nouvelles connaissances et de nouvelles œuvres culturelles sont créées. Il agit comme un mécanisme de protection qui garantit que cette matière première est disponible à son simple coût de reproduction — proche de zéro — et que tous les membres de la société peuvent construire en l’utilisant. L’existence d’un domaine public prospère et en bonne santé est essentiel au bien-être social et économique de nos
sociétés. » H

Ce texte, signé par de nombreux acteurs de l’Internet et défenseurs des libertés numériques, définit le domaine public mondial et expose les principes et les lignes directrices des actions en faveur d’un domaine public plus étendu. Il met en avant le rôle qu’il joue dans la participation culturelle et l’innovation numérique, préconise le maintien des œuvres du domaine public dans le domaine public (cela ne va en effet pas de soi, pour preuve le partenariat public/privé entre la BnF et la société ProQuest qui prévoit une exclusivité de dix ans accordée à cette firme privée pour commercialiser 70 000 ressources communes sous forme de base de données) et la réduction de la durée de protection des œuvres, voir sa suppression totale. Mais ce manifeste pose un certains nombres de problèmes, comme l’indique Richard Stallman dans son texte Pourquoi je ne signerai pas le manifeste pour le domaine public : « Le problème est plutôt que cette campagne omet de faire les demandes les plus importantes. Je ne peux pas dire "ce manifeste est ce que je défends", je ne peux pas dire "je soutiens ce qu’il y a dans ce manifeste", à moins que de pouvoir ajouter, de manière aussi visible : "mais il néglige de mentionner les points les plus cruciaux". » Il passe notamment sous silence la question du libre partage d’œuvres déjà publiées, et revendique plus de liberté à l’intérieur même du domaine public, en abandonnant aux détenteurs de copyright, les libertés qui se trouvent hors les murs. C’est donc un manifeste crucial, mais imparfait, quant à l’appréhension d’un domaine public de plus grande envergure et à son extension dans tous les pans de la création. Il est en effet important de penser le domaine public comme un moyen, non comme une fin, dans la conquête de la gratuité de la connaissance. Loraine Furter et Eric Schrijver viennent tout juste de mettre en ligne les résultats d’un workshop qu’ils ont mené au Maryland Institute College of Art à Baltimore intitulé Design the public domain. En allant piocher chez divers organismes qui regroupent des images du domaine public (comme le Metropolitan Museum of Art ou la New York Public Library) ils ont imaginé un catalogage des ressources et la réappropriation de ces images publiques à travers la création d’affiches. Les deux designers soulèvent l’idée d’une continuité dans la création, et s’opposent à la vision romantique de l’auteur génial et isolé. La loi considère l’idée, abstraite, comme faisant partie d’un commun (non élligible à la propriété intellectuelle) contrairement à la forme qui elle, releverait du privé, de l’original (copyright). Pour Loraine Furter et Eric Schrijver, les idées n’existent pas séparées de la forme. La production, comme la reflexion, est un bien commun.
Le bien commun est une construction sociale.I
Il ne prend sa valeur que porté par un groupe, une collectivité. Si les questions soulevées par les biens collectifs entrent en opposition avec celles des biens privés, ce n’est pas parce que ces mêmes biens auraient changé de nature ou de valeur, mais bien parce qu’il se produit un bouleversement dans les rapports sociaux, un changement de paradigme qui va nécessiter la destruction des anciennes doctrines et la construction de nouveaux préceptes. David Bollier, activiste et auteur de nombreux textes sur le sujet, insiste sur le fait « que les communs ne sont pas juste une ressource. C’est une ressource plus une communauté, plus ses protocoles sociaux et ses valeurs pour gérer les ressources partagées. Les communs sont un modèle socio-économique. C’est un système social
pour la coproduction et la co-gouvernance. » J
De nombreux économistes se sont intéressés à cette idée. L’américain Paul Samuelson définit en 1954 dans The pure theory of Public Expenditure, le "bien collectif" selon ces deux critères :
- Le critère de non-exclusion : on ne peut exclure personne de son usage ;
- Le critère de non-rivalité : l’usage par un individu n’empêche pas un même usage ou
un autre usage par un autre.

Le domaine public rentre donc parfaitement dans la définition de ce que l’on appelle un "bien collectif". Personne ne peut être exclu de l’accès aux ressources du domaine public, et tout le monde peut les utiliser en même temps. Les forces esthétiques et sémantiques de ce bien collectif  nous permettent de penser la production d’œuvres culturelles comme une composante essentielle de la société. La culture a toujours été le reflet de l’évolution des mœurs. L’inverse est vrai également. En s’emparant et en se réappropriant ces œuvres clefs de la construction intellectuelle contemporaine,
un nouveau champ d’action et de reflexion s’ouvre à nous. Il ne faut plus laisser la connaissance aux mains des puissants et empêcher la perpétuation du modèle oligarchique de distribution du savoir.

Malheureusement, le droit français ne permet pas de déposer volontairement une œuvre dans le domaine public, mais plusieurs licences proposent des alternatives afin de placer ses travaux au plus près de la libre exploitation. La licence Creative Commons permet par exemple de renoncer au maximum à ses droits d’auteur dans le cadre de la loi en vigueur dans le pays (en France par exemple, l’auteur ne peut pas abandonner le droit moral qu’il exerce sur sa création). Citons aussi la licence WTFPL (ou Do What The Fuck You Want to Public License), qui, le nom est assez imagé, permet la libre redistribution et modification de l’œuvre sans aucune restriction. Ces licences, et l’utilisation qui en est faite, soulèvent de nombreuses questions quant à la portée d’une œuvre et à sa réception dans la société, mais elles permettent surtout à l’auteur de définir le cadre d’utilisation publique de son œuvre.
Jean Giono écrit en 1953 L’homme qui plantait des arbres, et décide de renoncer à ses droits pour permettre une diffusion maximale de son texte qu’il estime (à juste titre) être d’utilité publique : « C’est un des textes dont je suis le plus fier. Il ne me rapporte pas un centime et c’est pourquoi il
accomplit ce pour quoi il a été écrit ». K Mais
les licences libres n’existent pas à l’époque, Giono décide donc d’attribuer des autorisations de diffusion au fur et à mesure. C’est ce qui va poser problème à partir des années 80, date de la mort de l’auteur, plusieurs sociétés (Gallimard, Direct Cinema Limited, etc.) se revendiquent être propriétaires des droits d’exploitation et ordonnent l’arrêt de la distribution libre de l’œuvre. On comprend l’importance de la licence pour faire respecter l’intention de l’artiste et que celle-ci se perpetue dans le temps, et empêcher de grands groupes privés de s’approprier ce qui ne leur appartient pas.

Les textes littéraires, romans ou essais, forment une matière formidable à l’intérieur
du domaine public et figurent parmi les ressources essentielles quant à l’accès au savoir. Le livre tient donc une place des plus importantes dans notre questionnement et sa valeur, matérielle et immatérielle, mérite toute notre attention. Objet à portée éminemment symbolique, mine éternelle de savoir, élément déclencheur de révolutions, le livre a traversé l’histoire et joué un rôle considérable dans l’évolution des pensées et des modes de vie. L’Internet et la cohérence relative des lois internationales sur le domaine public permettent une mise à disposition totale et gratuite d’une majeure partie de la littérature mondiale.

« Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient — le mot n’est pas trop vaste — au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le
déclare, doivent passer avant nous. » L

L’introduction du livre de poche (en 1953) et, bien plus tard, la multiplication des textes mis à disposition gratuitement sur l’Internet ont fortement contribué à la diffusion de la connaissance, mais l’absence de clefs de compréhension, dont nous devons disposer pour l’appréhender et l’apprécier, reste un problème difficilement solvable. Claire Fontaine est un collectif parisien fondé en 2004. Autoproclamée "artiste ready-made", elle fonde sa pratique sur le détournement, la mise en place de protocoles de production collectifs et la reflexion sur la propriété, intelectuelle et privée. A travers l’utilisation de matériaux divers (néon, vidéo, sculpture, peinture, etc.) elle reprend à son compte une bonne partie de l’histoire de l’art et s’inspire formellement et conceptuellement de travaux d’autres artistes. Cet art "néoconceptuel" ouvre un champ de recherche sur l’impuissance politique et l’individualisme contemporain, et se pose comme terroriste existentiel en quête d’une émancipation philosophique et culturelle. Dans l’exposition Équivalences et Généralités, qui s’est tenue en 2012 à la galerie Chantal Crousel à Paris, l’artiste développe une critique de la fonction d’auteur et de la reproductibilité de l’œuvre d’art à l’ère du numérique.

Dans sa série Équivalences, Claire Fontaine rejoue une fameuse pièce de Carl Andre présentée à la Tibor Gallery de New-York en 1966. L’artiste présentait alors huit low sculptures, composées de 120 briques réfractaires chacune. 40 ans plus tard, les 960 briques sont recouvertes par 960 reproductions de couverture de livre de poche. Les livres séléctionnés présentent aussi bien les interêts subjectifs de Claire Fontaine qu’une utilité collective étendue à l’ensemble de la société. L’introduction d’éléments textuels et visuels font passer l’œuvre de Carl Andre d’un pur minimalisme formel à un art conceptuel chargé de références.

L’origine de cette œuvre se trouve dans les briques seules (intitulées Brick-bats) que l’artiste developpe depuis 2006. Debord, Rancière et Adorno se côtoient dans ce dispositif qui questionne l’accessibilité et la lisibilité de textes devenus économiquement abordable pour le grand public mais toujours difficilement compréhensible dû à leur complexité intelectuelle. Le domaine public doit permettre de supprimer cette frontière symbolique et offrir à tous un moyen de saisir le sens des choses, de ne plus tout accepter en bloc, d’envisager des portes de sorties (et des fenêtres pour s’introduire). L’objet est aussi une référence directe aux mouvements de protestation et à la possibilité de transformer ces livres théoriques en armes de lutte pratique. Le savoir est une arme bébé, ne
l’oublie jamais. M On ne le dira jamais assez.

Dans ce contexte de lutte pour un accès total au savoir et à la connaissance, la suppression des barrières marchandes fait figure de proue, et le livre est en première ligne de ce combat. Si, pour ce qui est de la littérature du domaine public, le texte brut est déjà en libre téléchargement sur l’Internet, tout doit être mis en place pour que l’objet-livre, sa matérialisation physique, soit également valorisé et distribué à un coût proche de zéro. Comme le souligne Jeremy Rifkin, « le capitalisme, miné par sa logique interne de productivité extrême, rend le coût marginal – qui est le coût de production d’une unité supplémentaire d’un bien ou d’un service – quasi nul. Si produire chacune de ces unités supplémentaires ne coûte rien, le produit devient donc quasiment gratuit et le profit, la
sève qui fait vivre le capitalisme, se tarit. » N
Malgré les nombreuses critiques que soulèvent dans leur ensemble les réflexions de Rifkin et les horreurs liés à la délocalisation et au travail forcé, la surproductivité pourrait donc être la plaie qui permet d’abord l’établissement de la gratuité et subséquemment la destruction de l’économie de marché.

Mais le capitalisme a la dent dure, il ne lâche pas ses proies si facilement. L’emprise généralisée de la société de marché a été rendu possible par la transformation de biens communs en marchandises fictives. La terre et le travail sont devenus des produits disponibles à la vente. Or le marché ne s’arrête pas là. Son empire doit s’étendre au delà des frontières materielles. Geneviève Azam, militante écologiste et altermondialiste, avertit que c’est désormais la science, la technique, mais aussi l’art et le savoir qui, assujettis aux lois sur la propriété et à la prise frénétique de brevets privés, sont transformés
en marchandises fictives.O La propriété
intellectuelle participe à l’asservissement
des masses et au contrôle de la pensée.


















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La propriété artistique et littéraire est un type de propriété qui garantit à un auteur une rémunération pour un travail intellectuel. Elle permet aux créateurs (artistes, designers, écrivains, etc.) d’être rétribués pour la commercialisation de leurs œuvres et de leurs dérivés marchands. Jean-Louis Sagot Duvauroux, dans son livre référence Pour la gratuité, développe une définition franche et juste de la propriété intellectuelle :
« Concrètement, elle apparait dans le monde occidental, au XVIIIe siècle, sous la double forme du droit d’auteur et du copyright. L’un et l’autre englobe, dans un usage différent, deux types de droits : un droit moral qui donne à l’auteur un certain nombre de prérogatives sur l’usage de ces œuvres ; un droit patrimonial qui fait d’une production de l’esprit une marchandise protégée,négociable par ses ayant-droit. Cette innovation émerge en un temps où l’activité créatrice s’émancipe du pesant mécénat qui est jusque là la principale source de revenus des auteurs sans fortune. [...] Désormais, le génie créateur, de préference solitaire, émet une œuvre dont une des qualités principales est de pouvoir prendre son autonomie, circuler, éventuellement entrer dans un processus industriel, par exemple l’imprimerie. L’œuvre est ainsi distinguée, séparée des rapports sociaux qui ont permis son émergence, fétichisée au sens où Karl Marx parle du fétichisme de la marchandise. L’œuvre n’est plus le nœud d’une réunion circonstanciée où l’émotion collective d’une communauté humaine lui donne sens et vie, elle est la forme sublime de la marchandise,
son Saint-Sacrement. » P

Le livre, par sa puissance allégorique, rend spécieux le terme même de marchandise. Les idées qu’il développe et les mécanismes par lesquels l’esprit humain est apte à se les réapproprier ne peuvent pas être entravés par la question de la propriété. L’objet est effectivement un produit matériel, un rassemblement de molécules qui, comme toutes les choses de la Terre, est soumis à la loi du marché. Mais le texte, et les rapports sociaux qu’il induit, peuvent-ils être monétarisés ? La réponse est évidemment non. La portée culturelle, éducative ou philosophique d’un texte n’est pas subordonné à sa rentabilité et le prix associé à l’œuvre ne reflète en aucun cas sa véritable valeur. Comme l’écrit Jans-Louis Sagot Duvauroux, à la caisse du libraire, Sullitzer vaut Duras. La propriété intellectuelle révoque la valeur immaterielle de l’objet et laisse le champ libre à la valeur financière pour être le principal critère de jugement d’une œuvre. La spéculation autour des œuvres de l’esprit
doit être anéantie.

Le domaine public et les licences de libre exploitation sont l’antithèse de la propriété intellectuelle. Les œuvres concernées se transforment en richesse commune, qui appartient à tout le monde, non à personne, et se débarassent de leur statut de marchandise. Elles participent à une vision humaniste de la pensée, de la politique et des interêts sociaux. Ces ressources en libre utilisation bénéficient d’une publicité négative, voire inexistante, du à la relative pauvreté esthétique et pratique des bibliothèques en ligne, mais surtout à cause de l’absence de propriété intelectuelle qui signifie absence de profit immédiat donc personne pour en faire la promotion. Nous devons nous réapproprier ces espaces inaltérables par le marché et faire de la culture un bien commun aussi naturel que l’école gratuite ou la Sécurité Sociale. A partir du moment où un domaine est conqui par la gratuité et accepté socialement comme tel, la marche arrière est difficilement envisageable.

« Vos industries de plus en plus obsolètes se perpétueraient en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent décider de la parole elle-même dans le monde entier. Ces lois déclareraient que les idées sont un produit industriel comme un autre, pas plus noble que de la fonte brute. Dans notre monde, quoi que l’esprit humain crée peut être reproduit et distribué à l’infini pour un coût nul. L’acheminement global de la pensée n’a
plus besoin de vos usines. » Q

Dans ce mouvement de brassage perpétuel, les œuvres ne sont plus figées mais libres. Elles ne procèdent plus du génie d’un auteur isolé mais d’un amalgame culturel et de savoirs recombinés. A ce titre, le plagiat illustre parfaitement l’obsolescence de ces lois et le retard accumulé par les élites face au développement d’une pensée progressiste. Il prend sa source dans le mot latin plagiarius, désignant un receleur d’esclaves, lui-même venant du verbe plagiare qui, selon le Dictionnaire illustré latin-français, signifie
« voler un homme ». Le terme a donc, depuis l’antiquité, une connotation négative voire criminelle, car les pouvoirs en place contrôlaient le commerce d’esclaves et n’étaient pas prêt à concilier à n’importe
qui le droit d’acheter et vendre des êtres humains. Évidemment, l’esclavagisme était l’affaire des puissants.

Le sens du mot tel qu’on le connait aujourd’hui n’apparait qu’au cours du XVIIIe siècle, avec le développement du droit d’auteur et la vénération que les Lumières avaient pour eux-mêmes. Il est toujours aujourd’hui synonyme de pillage et d’usurpation quand bien même la majeure partie de la culture contemporaine serait une résultante d’un plagiat étendu et régulier. Il est pour nous aisé de se rendre compte que celui-ci est nécessaire et qu’il est un élément de la production culturelle, au même titre que l’œuvre initiale. Le plagiat est la condition et la conséquence du progrès. Il est une brèche dans les remparts dressés par l’individualisation générale.

D’une manière ou d’une autre, le droit d’auteur fait obstacle à l’adoption de nouvelles attitudes face à la création : non seulement il fige les œuvres, non seulement il s’oppose à une culture du savoir partagé, mais il soutient en plus une industrie culturelle qui n’a en
vue que le profit et l’abrutissement de la population. La dynamique d’appropriation
des biens intellectuels n’est pas sans rappeler celle de l’accumulation du capital apparue avec la révolution industrielle. Aujourd’hui comme hier, la propriété intellectuelle
c’est le vol. R













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« Oui, c’est votre idée, à vous tous, les ouvriers français, déterrer un trésor, pour le manger seul ensuite, dans un coin d’égoisme et de fainéantise. Vous avez beau crier contre les riches, le courage vous manque de rendre aux pauvres l’argent que la fortune vous envoie... Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra uniquement de votre besoin enragé
d’être des bourgeois à leur place. » A

La course au profit induite par l’expansion du droit d’auteur entre en résonance avec le mouvement des enclosures qui émerge au cours des XVe/XVIe siècles en Grande-Bretagne. Cette privatisation des terres communes ou publiques apparait comme un symbole du développement primitif des grandes fortunes grâce à la propriété privée. Selon Wikipedia, trois étapes sont nécessaires à la réalisation d’une enclosure : l’appropriation par des propriétaires d’espaces antérieurement destinés à l’usage collectif (en anglais commons), la substitution d’anciens champs ouverts par des espaces clos et privatisés, et la location de ces vastes domaines à des fermiers (ceux qui peuvent se le permettre). Les enclosures ont permis à un petit nombre de possédants d’accumuler de la richesse et de s’accaparer les moyens de production au détriment des travailleurs/producteurs. Elles se présentent donc comme un moyen pour passer d’une agriculture peu productive et peu rentable à une agriculture intensive. C’est la porte d’entrée de la demeure capitaliste. Le parallèle avec les industries culturelles est désormais aisé. Grâce au droit d’auteur et à la propriété intellectuelle, les grands groupes souhaitent monopoliser la diffusion des œuvres de l’esprit et passer d’une production peu lucrative à une fabrication intensive de produits culturels. Exploiter les forces créatrices avec la liberté comme principe politique suprême. Animaux stupides.
La liberté et le libéralisme sont, depuis la Révolution Française, des valeurs érigées comme des figures emblématiques de la nation et de la société occidentale. Mais ces principes, théoriquement séduisants, servent en fait des idées bien plus désagréables. C’est premierement le libre jeu de la concurrence qui est glorifié, écrasant au passage ceux qui n’ont pas les armes pour se défendre face aux ogres capitalistes, et deuxièmement, le maintien et la promotion de la propriété privée, garantissant l’indépendance des possédants et l’asservissement des non-possédants. La liberté est un mirage, elle est viciée dès le départ. La liberté, dans ce cadre, c’est le droit de l’individu limité à lui-même, c’est la
justification de l’égoisme. S Comment concilier
la liberté individuelle avec la liberté de tous ? Un État qui fonde sa politique sociale et économique sur la concurrence et la toute puissance de la propriété privée ne peut revendiquer ni la liberté, ni l’égalité (ni la fraternité) comme ses principes fondateurs. La liberté ne peut s’exercer que si toutes les forces en présence disposent du même capital culturel et économique et que les moyens mis en place pour affirmer cette liberté sont équitablement accessibles. Prôner la liberté comme élément fondateur de la société occidentale, c’est penser le monde à travers les yeux des privilégiés.

Depuis longtemps, des mouvements hostiles au modèle traditionnel dominant se sont manifestés. De nombreux dissidents ont proposé des systèmes politiques et économiques alternatifs pour pallier à l’injustice du système libéral bourgeois. A partir de 1910, une poignée d’intellectuels décident de fuir le capitalisme et l’antisémitisme européen pour fonder une société nouvelle en Palestine, avec mise en commun des moyens de production et partage total des richesses. C’est la naissance du kibboutz (signifiant littéralement "ensemble"). Selon l’Encyclopaedia Judaica, le kibboutz est une communauté délibérément formée par ses membres, à vocation essentiellement agricole, où il n’existe pas de propriété privée et qui est censée pourvoir à tous les besoins de ses membres et de leurs familles. Très marqués par l’anarchisme et le refus de la hiérarchie, les premiers colons réflechissent à une société anti-industrielle et anti-autoritaire, influencée par le socialisme populiste russe. Avant de devenir le symbole d’un sionisme haineux et de la colonisation forcée, les kibboutz étaient donc des communautés socialistes et libertaires à démocratie directe, en totale opposition aux valeurs de la société occidentale de l’époque.

Mais les forces du marché ne sont pas prêtes à laisser des espaces d’experimentations sociales se développer sans rien faire. Comme la récupération du kibboutz par les pouvoirs politiques israeliens, l’attraction de la rentabilité s’impose chaque fois que la possibilité s’offre à ces forces de mettre au profit du plus petit nombre ce qui bénéficiait auparavant à tous. Elles annexent les biens qui échappaient jusque-là à l’économie de marché et anéantissent les richesses naturelles dans le seul but d’augmenter leur profit déjà considérable. Conquête et destruction. La cupidité des privilégiés est sans limite.















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La propriété privée est liée intrinséquement à l’argent. Pour obtenir quelque chose, pour que cette chose devienne notre possession, nous devons verser une somme d’argent variable. C’est lui qui définit la valeur de la chose. Et cette valeur définit les rapports que nous entretenons avec ce qui nous entoure, ce qui est à nous, ce qui est aux autres, ce que nous avons en commun. Le pouvoir qualitatif de l’argent est une arnaque séculaire. L’argent n’est pas le seul producteur de valeur. Il pervertit les plus pauvres et installe confortablement les plus riches dans
leur position dominante.

L’œuvre Proposal for a new alphabetical order de Société Réaliste présente un nouvel alphabet composé uniquement des symboles monétaires planétaires. Société Réaliste est une coopérative artistique créée en 2004 par Jean-Baptiste Naudy et Ferenc Gròf qui s’attache à démontrer l’influence de l’environnement politique, économique et culturel dans la transmission du savoir et de sa soi-disant objectivité. Leur nouvel alphabet, appelé Experanto, en référence à l’Esperanto, langue utopique internationale, met en lumière la toute-puissance de l’argent et fait rentrer l’économie dans un domaine qu’elle n’avait jusque-là pas souiller : l’écriture alphabetique. Il s’impose comme un langage international, liberé des contraintes étatiques, un symbole de la mondialisation. Les 26 glyphes deviennent le langage de la main-mise politique et médiatique d’un secteur financier omnipotent. L’argent gouverne nos vies. Comme le pouvoir, il est maudit. Nous ne pouvons plus accepter son hégémonie. L’importance et l’appréciation d’un objet, quel qu’il soit, ne doit pas dépendre du prix que l’on paye pour l’obtenir.

« Ah! L’argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur, qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse, l’amour des autres! Lui seul était le grand coupable, l’entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines. A cette minute, elle le maudissait, l’execrait dans la révolte indignée de sa noblesse et de sa droiture de femme. D’un geste, si elle en avait eu le pouvoir, elle aurait anéanti tout l’argent du monde, comme on écraserait le mal d’un coup
de talon, pour sauver la santé de la terre. » T

L’argent, comme le capitalisme, provoque un consentement quasi-général, un consensus qui tient plus du manque d’alternative que de l’adhésion franche et massive. L’habitude a pris le pas sur la réflexion. Il ne se pose plus en tant qu’intermédiaire mais comme un aboutissement, le dessein maléfique de chaque existence. L’accoutumance aux transactions monétaires est le nœud de la violence qui ronge la société de l’intérieur. Mais le temps passant et l’opulence promise aux aspirants bourgeois ont rendu ces agressions légitimes, logiques, pratiquement naturelles. Pour les riches, nouveaux ou originels, l’argent n’existe plus. Il est un prolongement de leur constitution. Pour les autres, gavés d’images luxueuses et d’incitations à la débauche, il apparait comme la seule échappatoire possible. Faire de l’argent pour sortir de la misère sociale dans laquelle on nous a enfermé. Devenir ce que l’on a toujours detesté. C’est que les dominants se plaisent à montrer que l’argent est synonyme de réussite, qu’il est la condition de l’accès au bonheur et à la connaissance. L’important, c’est de donner l’envie d’être riche, pas la possibilité. L’important, c’est de laisser voir à quel point les privilégiés sont doués. Dostoievski l’avait bien compris quand il écrivait : « Ce qu’il y a de plus vil et de plus odieux dans l’argent, c’est qu’il confère même des talents. Il en sera ainsi jusqu’à la
consommation des siècles. » U

L’art n’est évidemment pas exempt de ces considérations financières. Étant à la fois une réflexion dans et sur la société, il est un moyen de penser le monde en l’habitant. C’est pour cela qu’il est lui aussi corrompu par le pouvoir sans borne de l’argent. Élisée Reclus écrivait en 1904 : « Des hommes de bonne, mais impuissante volonté, cherchent à concilier l’inconciliable sans toucher aux causes du désaccord. Ils voudraient que l’art restât sincère tout en étant lié chez l’artiste aux nécessités du gagne-pain. Non, le "beau" et l’utile ne peuvent se réconcilier tant que les hommes ne sont pas unis entre eux. La société étant divisée en classes ennemies, l’art est devenu nécessairement faux, puisqu’il participe aux intérêts et passions hostiles. Chez les riches, il se change en faste; chez les pauvres il ne peut être qu’imitation et trompe l’œil; en outre, l’argent, dont les artistes sont obligés de se préoccuper avant tout, vicie ce qui reste d’art chez les uns et chez les autres; la naiveté, la sincérité doivent céder dans leurs œuvres la place à la "magie" du savoir-faire. Ni protection gouvernementale, ni éducation d’art, ni musée du soir et du matin, ni concours, ni juges, ne pourront rien y changer. Et la misère! Comment un peuple deviendrait-il artiste quand les souffrances
de la faim et de la maladie forcée
l’enlaidissent. » V

Ce texte, issu du recueil intitulé Écrits sociaux, est publié pour la première fois en 1920 grâce à l’acharnement (et aux attaques à main armée) de Severino Di Giovanni, jeune anarchiste italien exilé en Argentine. Si Reclus parle ici de "gagne-pain", c’est que cette notion est devenue essentielle à l’artiste depuis son émancipation de la commande et du mécénat, et qu’elle modifie le rapport que le créateur entretient au monde. L’argent serait la condition primaire à la continuation d’une pratique artistique. Plusieurs artistes se sont dressés contre ces considérations, mettant en avant l’utilité de l’art comme développement de la conscience humaine. William Morris, fondateur du mouvement des Arts and Crafts et auteur du magnifique Nouvelles de nulle part, considerait l’objet produit industriellement comme foncièrement laid car il est pétri d’injustice et de souffrances humaines. Il souhaitait que chaque travailleur tire de sa pratique un sentiment d’accomplissement personnel à travers la création artistique, débarassé des contraintes monétaires et de la menace du dénuement. Comme lui, Joseph Beuys revendiquait pour tous les êtres humains une éducation libre d’accès, régie par le rapport à la création. Une pratique sociale afin d’éduquer le peuple et lui inculquer des valeurs libertaires. « L’art a pour Beuys une fonction thérapeutique destinée à la société entière. Ce qu’il appelle "sculpture sociale" est cet art pour tous. Il est destiné à tous et à la société. C’est un art politique au sens philosophique du terme, parce qu’il participe aux débats et à l’élaboration
de la société. La nécessité de l’art doit être élargie à tous les domaines et non plus seulement faire figure de pratique d’un
"hors le monde". » W Mais l’avènement de la
civilisation industrielle et la quête infinie de la rétribution ont anéanti les espoirs des partisans du progrès social.

La classe la plus pauvre, ouvriers, exploités et déclassés, est toujours aujourd’hui dans l’incapacité de se consacrer à l’art et à la vie en société. La misère et la poursuite sans fin du confort empêchent le développement d’une pratique artistique et d’une réflexion globale. Platon disait que les artisans ne pouvaient pas s’occuper des choses communes parce qu’ils n’avaient pas le temps de se consacrer à d’autres occupations que celles qui leur permettaient de gagner leur vie. Le travail n’attendait pas. La situation est la même aujourd’hui. Les ouvriers sont invisibles dans l’espace commun, ils n’ont pas droit à la parole car leur existence dépend du temps de travail qu’ils ont à vendre, c’est à dire de leur capacité à se transformer eux-mêmes en marchandise. Le peu de temps libre autorisé étant dévolu au vénéré divertissement.
La classe en soi et la classe pour soi sont deux notions développées par Marx dans Misère de la philosophie. La première désigne l’existence d’une classe, sa réalité sociale. La seconde, l’acceptation de sa condition par l’individu et la compréhension de la nécessité de la lutte. C’est cette dernière que le peuple a laissé échapper depuis les grands mouvements ouvriers de la fin du XIXe siècle. Le prolétariat contemporain est donc dans l’incapacité de prendre part à une action globale visant à repenser la société dans son propre interêt, c’est à dire l’interêt du plus grand nombre, car il a perdu la conscience de son appartenance en tant que classe. Le capitalisme a acheté la paix sociale en améliorant les conditions de vie du prolétariat. L’art ne pourra pas être autrement que politique tant que les situations de classe et la misère sociale ne seront pas abolies.

Il est urgent et nécessaire de baser ses attentes sur autre chose que l’argent. La gratuité se présente à nous comme son exact opposé. Elle symbolise un espace de résistance face à l’empire du marché et son extension dans tous les pans de la société. Elle modifie nos rapports aux autres, provoque une harmonie et une fraternité presque naturelle. Elle corrige aussi nos rapports aux choses et étend le concept de valeur à des champs encore méconnus. Si nous allons maintenant parler de gratuité, c’est pour enfin ne plus parler d’argent.












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L’entité gratuite est, par essence, synonyme de liberté. Elle est libre d’accès. Comme on l’a vu chez Paul Samuelson, la gratuité, par son caractère collectif, est non-exclusive. Le terme anglais free, signifiant à la fois libre et gratuit, rend encore mieux compte de l’émancipation admise intrinsèquement par la gratuité. Elle est aussi résolument égalitariste. Ce qui est gratuit est à égalité d’accès pour tous, sans distinctions de milieu social, de race ou de genre. Jean-Louis Sagot Duvauroux ajoute qu’ « il ne s’agit pas là de cette égalité et de cette liberté formelles si justement suspectes aux classes dominées. La liberté et l’égalité que procurent les choses gratuites réunissent le droit et l’accomplissement du droit. » P La théorie et la pratique.

Le terme a acquis au fil des années une connotation négative du à son exploitation par les forces capitalistes. Sa puissance libératrice a été entravé par des techniques commerciales pour attirer le client et le pousser à dépenser son argent vainement gagné. L’expression anglaise Free lunch, très utilisée aux États-Unis, consiste à proposer un repas gratuit afin de faire consommer d’avantage d’alcools. Mais cet adage est également devenu populaire au milieu des années 60 dans le roman de Robert Heinlein The moon is a harsh mistress. L’auteur y écrivait le tristement célèbre There ain’t no such thing as a free lunch (un repas gratuit, ca n’existe pas), aujourd’hui devenu un principe fondamental des sciences économiques sous le nom de TANSTAAFL. Le texte et l’objet-livre ici présent démontrent qu’un repas, qu’il soit matériel ou intellectuel, peut être gratuit, sans contrepartie, sans mensonge. Le capitalisme perd à son propre jeu. Le plan n’est plus d’attirer le consommateur par des moyens fallacieux dans le but de faire du profit, mais de diffuser un discours humaniste et des outils d’appréhension du monde contemporain. La récupération des vertus de la gratuité par le marché met en avant la lutte qui se joue entre les forces émancipatrices et les missionnaires de la conservation de l’ordre.

L’association d’idée gratuit = sans valeur est régulièrement appelée par les grands groupes des industries culturelles qui prônent l’hyperconsommation. Exemple flagrant, le livre La gratuité c’est le vol du collectif Auteurs en danger. Il est écrit par Richard Malka, l’avocat des plus grandes maisons d’édition françaises (également avocat de la société Clearstream lors de son procès), qui en personnalisant la question du droit d’auteur, et en mettant en avant les humbles créateurs, défend en fait les interêt des acteurs les plus importants et les mieux rémunérés du marché. « La richesse marchande produite par les industries culturelles au sens large - arts et culture, information, communication - représente quatre mille milliards de dollars par an. Telle est la pièce essentielle du décor. Les mains qui retiennent ce tas d’or craignent de le voir filer entre leur doigts comme du sable fin. Elles désignent leur ennemi redoutable : le rêve de gratuité. Mais comme elles connaissent d’avance la difficulté qu’elles auront à provoquer la compassion, elles appellent à la rescousse "les artistes et les techniciens" qui veulent continuer à "vivre de leur travail". » P Richard Malka doit montrer qu’il parle de tout sauf d’argent. L’absence d’auteurs (indépendants ou non) dans ce collectif soulève un certains nombres de questions. À travers le détournement du fameux livre de Proudhon, ce sont les œuvres culturelles et plus particulièrement leur mode de diffusion qui sont attaquées par l’avocat français. Les bourgeois, sentant l’édifice sur lequel ils ont assis leurs privilèges se fissurer, usent de toute leur puissance politique et médiatique pour faire valoir leurs positions. Mais des actions se multiplient, en France et ailleurs, pour mettre en œuvre des systèmes alternatifs.
Les Éditions de l’Éclat, créées en 1985 par Michel Valensi et Patricia Farazzi, proposent des livres de philosophie et de sociologie au format poche et à des prix abordables. Mais ce qui fait la nouveauté et la modernité d’une telle maison d’édition est la création du lyber en 2000 par Michel Valensi. Le lyber (construit à partir du mot latin liber qui signifie à la fois libre et livre (et plus accessoirement enfant et vin)) a la particularité de proposer la gratuité du texte, mis à disposition sur le Web, et la circulation marchande de l’objet-livre, permettant à la fois la diffusion et le partage des savoirs tout en ne renonçant pas à sa commercialisation sous forme de livre. L’achat volontaire participe aux prémisses d’une certaine révolution économique car il ne s’inscrit plus dans une économie de marché mais dans une alternative à l’omnipotence des transactions financières imposées : l’économie du don. Celle-ci présente un double avantage, puisqu’elle fonctionne autant pour le producteur que pour le consommateur. Elle permet au premier de toucher un public élargi et donne la possibilité au second de soutenir cette économie selon ses moyens. L’économie du don, comme base d’échange entre les individus, a été largement developpée dans des systèmes politiques tels que l’anarchisme ou le communisme intégral comme un moyen d’empêcher l’accumulation des richesses et de supprimer la pauvreté. Dans Nouvelles de nulle-part, le roman de Morris cité plus haut, elle est une des composantes majeures de la société utopique imaginée par l’auteur. Transposée à notre ère et aux possibilités qu’offre l’Internet, elle permet le partage d’un savoir ou d’une information, sans déperdition d’aucune sorte (bien non-rival).

Mais donner et rendre publique sa pratique et travailler gratuitement sont deux choses différentes. Avoir la volonté de redistribuer son travail, afin de permettre au plus grand nombre d’en profiter et de se réapproprier les outils de réflexion et de production (notamment grâce à l’open source) ne signifie pas un travail absent qui ne mérite pas de rétribution. C’est un moyen de prouver la stérilité du pouvoir.

« Le monde sans argent dont l’utopie de gratuité ouvre l’horizon est un monde aux horizons débarassés du pouvoir. En maintenant ou en établissant un rapport aux choses et aux gens qui ramène à chacun sa responsabilité autonome, la gratuité contribue toujours au bornage des pouvoirs. Elle crée une zone dans laquelle les pouvoirs ne s’exercent plus, ou s’exercent moins, un domaine où leur utilité sociale dépérit. Elle constitue, à chaque instant de l’existence, et pour chacun, un sémaphore d’où apparait dans toute sa clarté que l’esprit humain est mieux dans son rôle lorsqu’il est invité par la vie à choisir librement que dans l’exécution des ordres ou des peines. [...] La problématique ouverte par la gratuité permet d’envisager l’action politique comme un moyen non plus de prendre le pouvoir, mais de le rendre progressivement inutile. » P

L’expérience de la gratuité permet ainsi la mise en exergue de l’autonomie de l’individu, délivré du pouvoir et de ses abus incessants. Car, il faut bien l’avouer, notre objectif est sa destruction. L’argent est le sbire du pouvoir. Il est le garant de l’ordre établi et du maintien de la classe dominante au sommet de l’État. Vladimir Illitch Oulianov écrit dans L’État et la révolution : « La toute-puissance de la "richesse" est plus sûre en république démocratique parce qu’elle ne dépend pas des défauts marginaux de la mécanique politique ou d’un mauvais emballage politique du capitalisme. La république démocratique est la meilleure présentation politique possible du capitalisme ; aussi bien le capital, après s’en être emparé, assoit son pouvoir si solidement, si sûrement, que celui-ci ne peut-être ébranlé par aucun changement de personnes, d’institutions ou de partis dans la république démocratique bourgeoise. » À l’inverse, la gratuité permet de se délivrer de ces forces qui prétendent soumettre nos esprits, devant lesquelles nous devons baisser la tête. Elle est une entaille sanglante dans la prétendue majesté du pouvoir.







































A —> Émile Zola, Germinal, Éditions Classiques de poche, Paris, 1971.

B —> Bernard Friot, Émanciper le travail. Entretiens avec Patrick Zech, Éditions La Dispute, collection « Travail et Salariat », 2014.

C —> Delphine Corteel et Stéphane Le Lay, Les travailleurs des déchets, Éditions Érès, 2011.

D —> Anne-Sophie Novel, Le peer-to-peer est le socialisme du XXIe siècle, www.rue89.nouvelobs.com, 2012.

E —> Bernard Stiegler, Le design en question(s), Colloque au centre Pompidou, 2005.

F —> James Boyle, The Public Domain, Éditions Yu Press, 2008.

G —> Michel Houellebecq, Plateforme, Éditions J’ai lu, 2002.

H —> Réseau COMMUNIA, Manifeste pour le domaine public, traduction francaise de Philippe Aigrain, 2010.

I —> Jean-Marie Harribey, Le bien commun est une construction sociale, L’Économie politique, n° 49, 2011.

J —> David Bollier, cité dans un rapport gouvernemental d’Akim Oural sur la gouvernance des politiques numériques, 2015.

K —> Jean Giono, Lettre au Conservateur des Eaux et Forêts de Digne, 1957.

L —> Victor Hugo, Discours d’ouverture du Congrès littéraire international, 1878.

M —> Stomy Bugsy, Mon papa à moi est un gangster, Le Calibre qu’il te faut, 1996.

N —> Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro, Éditions Babel, 2016.

O —> Geneviève Azam, Construire un monde écologique et solidaire (avec Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon), L’Économie politique, n° 34, 2007.

P —> Jean-Louis Sagot Duvauroux, Pour la gratuité, Éditions de l’Éclat, 2006.

Q —> John Perry Barlow, Déclaration d’indépendance du cyberespace, Davos, Suisse, Traduction par Hache, 1996.

R —> Daniel Cohen, La propriété intellectuelle, c’est le vol, Le Monde, 8 avril 2001.

S —> Henri Arvon, L’anarchisme, Collection Que sais-je ?, Presses universitaires de France, 1998.

T —> Émile Zola, L’argent, Éditions classiques de poche, 1974.

U —> Fyodor Dostoievski, L’idiot, Éditions classiques de poche, 1994.

V —> Élisée Reclus, Écrits sociaux (1851-1904), Éditions Héros-Limite, 1920.

W —> Sandra Bébié-Valérian, L’art pour tous ?, Conférence Oudeis, 2008.


























Ce texte est publié sous Licence Creative Commons Attribution 4.0 International
(CC BY 4.0).

Composé en Manifont Grotesk, dessinée
par Étienne Ozeray et Alexandre Liziard.

ENSAD Nancy, le 20 novembre 2016.

http://www.martindesinde.tumblr.com